Blessure du genou en escalade : reconnaître, soigner, prévenir
Rappel : ces articles ont pour but d’informer, de conseiller et de vulgariser les connaissances sur les pathologies liées à l’escalade. En aucun cas ils ne remplacent une consultation médicale ou paramédicale personnalisée. Si vous cherchez un professionnel de santé formé aux spécificités de l’escalade, reportez-vous à l’annuaire des professionnels de santé.
Longtemps, on a surtout parlé des doigts et des épaules quand on parlait des blessures du grimpeur. Avec l’essor du bloc en salle et des ouvertures de plus en plus « jambes », le genou a pris de la place, et un geste revient sans cesse dans les consultations : le crochetage de talon (« heel hook »).
Ce que disent les études
Une étude multicentrique allemande a analysé 77 blessures aiguës du genou chez 71 grimpeurs (1). Le crochetage de talon en était la première cause (40 %), devant les chutes (22 %), les pieds hauts (21 %) et les lolottes (17 %). Près de la moitié des blessures sont survenues en bloc en salle. La lésion la plus fréquente était la déchirure du ménisque médial (29 %), plus souvent chez les grimpeurs loisirs, et les auteurs décrivent la souffrance de la bandelette ilio-tibiale en position de talon comme une blessure propre à l’escalade.
Le geste ne touche pas que le genou : une série de 17 grimpeurs blessés en crochetage de talon montre des lésions allant du tendon des ischio-jambiers à leur attache sur le bassin jusqu’aux ligaments et ménisques du genou (2). Des ruptures sévères de l’attache haute des ischio-jambiers ont aussi été rapportées chez des grimpeuses de compétition, sur des talons placés très haut (3).
Ce qui se passe dans le genou, et comment l’éviter
En crochetage, les ischio-jambiers tirent fort pour fléchir le genou et ramener le bassin vers la paroi, alors que la jambe est souvent tournée vers l’extérieur et le genou très plié. Ce sont surtout des contractions concentriques intenses (4). Il n’existe pas une seule bonne façon de poser un talon, mais chaque situation à risque a sa parade :
- Se suspendre au talon sans l’engager : ce sont alors les ligaments et le ménisque qui encaissent. Tirez activement, ischio-jambiers et mollet engagés.
- Le genou plié au maximum : les ischio-jambiers y sont en position de faiblesse et stabilisent moins l’articulation. Cherchez aussi à pousser avec la hanche (fessiers), pas seulement à plier le genou.
- Tourner seulement la jambe vers l’extérieur : la rotation du tibia, seule, met en tension le muscle poplité (qui s’attache sur le ménisque latéral) et le ligament collatéral latéral. Ouvrez plutôt toute la hanche.
- Un coincement talon-pointe qui ne lâche pas : en cas de chute, la torsion se transmet au genou et à la cheville. Sachez à l’avance comment en sortir.
- Un talon dur en début de séance : échauffez les membres inférieurs avant les blocs à talons, pas seulement les doigts et les épaules (voir plus bas).
Après un « pop » : quand consulter ?
Consultez rapidement en cas de claquement suivi d’une forte douleur, d’un hématome étendu à l’arrière de la cuisse, d’une impossibilité de marcher normalement, d’un genou qui gonfle dans les heures qui suivent, qui se bloque ou se dérobe. Dans les cas de rupture complète ou de désinsertion d’un tendon, le délai de prise en charge compte. Dans tous les cas, commencer une rééducation pour la mauvaise blessure peut faire plus de mal que de bien : un examen par un professionnel de santé formé à l’escalade permet de partir sur de bonnes bases.
Quelle structure est touchée ?
Les signes ci-dessous orientent mais ne posent pas un diagnostic : une même blessure peut se présenter de façons différentes, et plusieurs structures peuvent être touchées en même temps.
- Ischio-jambiers (muscle ou tendon) : douleur à l’arrière de la cuisse, parfois un claquement, difficulté à marcher, faiblesse pour plier le genou, parfois un hématome. Le biceps fémoral, à l’extérieur, est le plus sollicité quand le genou est en rotation latérale. Une douleur haute, près de la fesse, évoque une atteinte du tendon à son attache sur le bassin : elle doit être examinée rapidement, car une désinsertion importante peut relever de la chirurgie (2, 4).
- Ménisque : douleur profonde sur l’interligne, gonflement du genou, sensation d’instabilité à la réception d’un bloc ou en accroupi profond, parfois des blocages ou des accrochages.
- Bandelette ilio-tibiale : douleur sur la face externe du genou, juste sous l’articulation, accentuée en poussant la hanche vers la paroi, en descente d’escaliers ou après l’effort (1).
- Ligaments collatéraux : le latéral (à l’extérieur) est mis en tension par le talon genou ouvert ; le médial (à l’intérieur) surtout dans les rétablissements où l’on s’assoit sur le talon. Douleur sur le côté du genou, impression de genou « lâche » ou de dérobement, boiterie (5).
- Muscle poplité : douleur précise à l’arrière et à l’extérieur du genou, réveillée par les rotations de la jambe, genou plié.
- Articulation tibio-fibulaire proximale : plus rare. Douleur à la tête de la fibula, sur l’extérieur sous le genou, instabilité à l’impact, parfois une gêne pour tourner la cheville vers l’extérieur.
Le ligament croisé antérieur se rompt plus souvent sur une chute, un pied haut ou une lolotte que sur un talon (1). Un genou qui gonfle vite et se dérobe doit faire consulter sans attendre.
La rééducation, du repos relatif au retour au talon
La rééducation suit une progression, adaptée à chaque blessure et à chaque grimpeur. Le principe de guidage est simple : une douleur qui augmente un peu pendant l’exercice puis revient à son niveau habituel en une ou deux heures est acceptable ; une douleur qui persiste le lendemain signe une charge trop élevée.
- Les premiers jours : protéger sans immobiliser. Les recommandations PEACE & LOVE (6) résument cette phase : protection, surélévation, compression, éviter les anti-inflammatoires, comprendre sa blessure, puis remettre progressivement en charge. Vélo sans résistance, mobilisations douces du genou dans l’amplitude non douloureuse, béquilles si la marche est difficile, sommeil et alimentation soignés.
- Retrouver la mobilité : flexion, extension et rotations du genou, étirements légers des ischio-jambiers, quadriceps et mollets, en acceptant une gêne qui disparaît vite à l’arrêt.
- Renforcer : pour les ischio-jambiers, les programmes classiques reposent surtout sur l’excentrique, pensés pour le sprint ; le talon exige aussi beaucoup de force concentrique et en rotation, qu’il faut travailler spécifiquement (4) : flexions de genou contre élastique ou poulie avec rotation interne et externe du tibia, ponts fessiers, montées et descentes de marche sur une jambe, squats profonds pour le ménisque, gainage latéral pour les ligaments collatéraux.
- Revenir au talon : d’abord des talons tenus quelques secondes sur de bonnes prises de main, puis des tractions sur le talon jusqu’au blocage, avec différents angles de genou et de rotation.
Avant de reprendre les talons à pleine intensité, visez environ 90 % de la force du côté sain. C’est le seuil retenu pour la force des ischio-jambiers, du quadriceps et des abducteurs de hanche dans le protocole de retour à l’escalade proposé après une reconstruction du ligament croisé antérieur (7). Il sert de repère, à adapter selon la blessure, l’examen et les tests réalisés par votre professionnel de santé.
Échauffement et renforcement
Les auteurs de l’étude allemande appellent à développer des programmes de prévention propres à l’escalade, compte tenu de l’essor du bloc en salle (1). En attendant, quelques habitudes simples :
- Avant les blocs à talons : ponts fessiers à deux puis une jambe, flexions de genou debout, squats et montées sur pointes, puis quelques talons tenus et tirés.
- Une à deux fois par semaine : flexions de genou à la poulie, squats profonds, travail des rotations du tibia, montées de marche sur une jambe.
Article rédigé par Guillaume Augiat, inspiré de l’article de Dawson (kinésithérapeute à Squamish, Canada) publié sur The Climbing Doctor : « Common Knee Injuries While Heel Hooking » (en anglais).
Sources :
(1) Lutter C., Tischer T., Cooper C., et al. Mechanisms of Acute Knee Injuries in Bouldering and Rock Climbing Athletes. Am J Sports Med, 2020. 48(3): p. 730-738. https://doi.org/10.1177/0363546519899931
(2) Schöffl V., Lutter C., Popp D. The “Heel Hook” – A Climbing-Specific Technique to Injure the Leg. Wilderness Environ Med, 2016. 27(2): p. 294-301. https://doi.org/10.1016/j.wem.2015.12.007
(3) Vantorre T., Schellhammer F. Severe Injuries of Proximal Hamstrings in High-Performance Sport Climbers. Dtsch Z Sportmed, 2022. https://doi.org/10.5960/dzsm.2021.521
(4) Ehiogu U.D., Stephens G., Jones G., Schöffl V. Acute Hamstring Muscle Tears in Climbers – Current Rehabilitation Concepts. Wilderness Environ Med, 2020. 31(4): p. 441-453. https://doi.org/10.1016/j.wem.2020.07.002
(5) Thompson R.N., Hanratty B., Corry I.S. “Heel hook” rock-climbing maneuver: a specific pattern of knee injury. Clin J Sport Med, 2011. 21(4): p. 365-368. https://doi.org/10.1097/JSM.0b013e31821ac69b
(6) Dubois B., Esculier J.-F. Soft-tissue injuries simply need PEACE and LOVE. Br J Sports Med, 2020. 54(2): p. 72-73. https://doi.org/10.1136/bjsports-2019-101253
(7) Vagy J., Schöffl V., Ohde J., Petersen W., Lutter C. Anterior cruciate ligament rehabilitation and return to sport in rock climbing athletes: a practical concept paper. Front Sports Act Living, 2025. 7: 1580509. https://doi.org/10.3389/fspor.2025.1580509
Inspiré de : https://theclimbingdoctor.com/common-knee-injuries-while-heel-hooking-diagnosis-rehab-prehab-and-more/
Vertical Santé Formation